La fin de l’égalité des chances ?

Lors d’un discours à Trappes, Martine Aubry a eu une phrase qui ne peut que faire réagir (dans un sens ou dans l’autre d’ailleurs). Elle a ainsi affirmé que si elle était élue Présidente de la République, elle instaurerait une allocation d’autonomie pour les jeunes. Sans vouloir juger en elle-même cette proposition, le problème vient ensuite, elle a justifié cette allocation par le fait de permettre à ceux qui font des études d’ « être plus compétitifs ».

Dans la bouche d’une représentante de la Gauche française, l’utilisation de ce vocabulaire a de quoi surprendre. De manière générale, le terme compétition désigne une rivalité entre personnes, entre organisations, entre équipes… que ce soit en sport, en économie ou sur tout autre terrain. C’est un rapport de force qui a pour but de désigner un vainqueur et un vaincu, un gagnant et un perdant. Faire qu’un étudiant soit plus compétitif voudrait alors dire quoi ? Que dans la bataille pour avoir un travail, il doit pouvoir être mieux armé ? Que sur le terrain de foot que serait la vie, il doit pouvoir avoir de meilleurs crampons ?

Ce changement sémantique révèle selon nous deux choses : tout d’abord, Martine Aubry semble ici inscrire le Parti Socialiste dans la continuité d’une certaine tradition libérale qui voit la vie comme une compétition. Chacun cherche à obtenir l’une des parts d’un gateau qui ne pourrait sustenter tout le monde. Forme humaine de la loi de la nature qui veut que le mieux adapté à une situation gagne (et non le plus fort comme aiment à le penser certains), cette vie-compétition classe donc les individus selon leur faculté à obtenir le plus gros morceau. Mais puisque l’homme n’est pas qu’un animal, mais un animal politique, ce zoon politikon d’Aristote, et que nous vivons actuellement dans une société organisée autour de l’idée que le gagnant n’a pas tous les droits, certaines atténuations à la doctrine compétitive viennent tout de même en empêcher les excès : aides sociales, salaire minimum et j’en passe. Que la Gauche (ou du moins une partie) entre dans cette logique nous semble révélateur d’un problème idéologique en son sein, d’un problème à assumer certaines idées considérée comme dépassées dans une mondialisation économique effrénée. Selon nous, ce n’est pas une bonne nouvelle, mais je laisse là chacun être son propre juge.

Ensuite, ce changement révèle un autre aspect de l’évolution de la Gauche, qui n’est que le pendant du premier point. Jusqu’alors, les représentants du PS préféraient employer le terme d' »égalité des chances », plutôt que celui de compétition, au moins dans le cadre des rapports inter-individuels. Selon Patrick Savidan (Repenser l’égalité des chances, 1997), l’égalité des chances est un concept issu des théories des Lumières et des Révolutions française et américaine qui ont vu une certaine dénaturalisation du lien social (au sens de la fin d’un système naturel de rapports sociaux). C’est le passage de l’aristocratie de fondement divin, notamment en contexte de monarchie absolue, ou de fondement guerrier, à une méritocratie républicaine. Des « meilleurs » (aristoï) définis par la loi divine (ce à quoi correspondait l’aristocratie d’Ancien Régime) ou par la loi du plus fort, on en est venu à vouloir reconnaître ceux qui se détachaient des autres par leurs réelles aptitudes (le mérite). C’est aussi cette croyance que les Dieux pouvaient désigner les meilleurs qui justifiait à Athènes le recours au tirage au sort pour certaines fonctions publiques. Le tiré au sort était alors considéré désigné par les Dieux comme le plus à même de remplir la fonction.

L’idée républicaine de méritocratie devait donc permettre à chacun de trouver la place qui correspondait le plus à ses aptitudes, à son mérite. Mais pour cela, il fallait donner les moyens à toute personne de se révéler, et ce pour le bien de la Société. De ce constat est né l’idée, notamment, que l’Ecole publique accessible à tous pouvait être l’un des lieus privilégiés de cette méritocratie. Elle devait mettre tous les enfants de la République sur la même base de départ. C’était le début de la doctrine de l’égalité des chances à l’Ecole. Elle avait pour but de dépasser les inégalités économiques, culturelles et sociales entre les individus pour que ceux-ci trouvent la place qu’ils méritent. Prise en ce sens, l’égalité des chances n’est pas un égalitarisme car donner à chacun les mêmes chances ne prédit en rien comment elles seront utilisées. Certains penseurs, tels John Rawls, ont d’ailleurs théorisés une égalité des chances qui n’a rien d’égalitariste, bien au contraire. Ainsi pour cet auteur qui a tenté de concilier rationnellement libéralisme politique et solidarité sociale, « en supposant qu’il y a une répartition des atouts naturels, ceux qui sont au même niveau de talent et de capacité et qui ont le même désir de les utiliser devraient avoir les mêmes perspectives de succès, ceci sans tenir compte de leur position initiale dans le système social » (Théorie de la justice, 1971, chapitre 12). Au final, il existe donc des inégalités de situation entre les individus, légitimées par leurs investissements personnels respectifs. Toutefois, il met en balance cette idée en affirmant qu’il « faut refuser des avantages plus grands s’ils ne profitent pas aussi à d’autres moins fortunés ». Cette égalité des chances s’inscrit alors dans une Théorie de la Justice qui permet de définir les droits et les devoirs de chacun, et « la répartition adéquate des bénéfices et des charges de la coopération sociale ».

Cette idée d’ « égalité des chances » a été critiqué de tous bords, par des libéraux purs et durs tout d’abord, pour qui la seule égalité est l’égalité devant la loi (tels Hayek, Friedman) et que pour rendre efficace ce concept d’égalité des chances « il faudrait en arriver à ce que le pouvoir politique dispose littéralement de tous les éléments susceptibles d’affecter le bien-être de tout un chacun » (Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté, PUF, édition 2007, pp.487-489 – merci Wikipédia pour la référence). L’égalité des chances a aussi été critiquée par l’aile opposée,. Ainsi pour Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, « l’égalité des chances au départ permet de justifier l’inégalité des résultats. A l’école, où elle relève du mythe ou de la mystification, elle permet en particulier de justifier, au bout du compte, des inégalités bien réelles ». Ils en concluent qu’ « Il n’en reste pas moins qu’elle permet de diluer et de dénaturer l’idée d’égalité, à la fois comme réalité et comme horizon. Car là où il y a égalité, par définition il n’y a pas besoin de chance ; et là où il y a chance, il n’y a pas égalité, mais hasard, gros lot ou lot de consolation » (« L’égalité des chances contre l’égalité », Le Monde diplomatique, sept. 2000).

Je ne sais pas au final s’il est possible de réconcilier tout le monde, rien n’est moins sûr et est-ce aussi souhaitable. C’est pourquoi je laisse à chacun le soin de se positionner sur la question. Je voudrais toutefois conclure ces réflexions sur une critique de la théorie rawlsienne faite par Patrick Savidan que je citais plus haut. Il ne remet ainsi pas en question le principe de l’égalité des chances, ni celui du mérite ; toutefois c’est l’individualisme possessif qui selon lui pose problème dans cette théorie. Si la Société peut distinguer chaque individu selon son mérite, cet individu n’est au final pas le « propriétaire »  (au sens lockien) de son activité, « L’individu n’est que le dépositaire de ces aptitudes socialement définies, le lieu où elles s’exercent, l’espace de leurs instanciations ». La notion de mérite alors vue comme un concept social qui s’inscrit dans un cadre de droits et de devoirs, sinon il ne serait bêtement (au sens premier du terme) que la transcription de la loi du plus fort (ce que toute société démocratique est sensée combattre). A méditer…

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